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Quand la tradition empêche les femmes à pratiquer le métier de pêche13/08/2026 | 15 vues Publié par : HABONIMANA Isidore
Au Burundi, une mentalité s’est installée chez les hommes : la pêche n’est pas un métier pour les femmes. Les raisons invoquées par les hommes seraient que l’état biologique des femmes ne permet pas de pratiquer ce métier. Ils citent la force physique et la période de menstruation. Pourtant, ce secteur génère des revenus qui pourraient aider de nombreuses femmes à améliorer leurs conditions de vie. Les détails dans les lignes qui suivent.
De Gatumba à Nyanza-lac en passant par Gitaza et Rumonge sur tous les centres de pêche, les activités de pêche vont bon train. Les hommes pratiquent ce métier avec succès. Mais il y a une catégorie de personnes absentes : les femmes. Leurs activités se limitent seulement à vendre les poissons que les hommes viennent de pécher.

Il est 7h00. Nous sommes au centre de pêche de Gitaza, sur les rives du lac Tanganyika. Ici, la pêche se pratique avec succès depuis des années. Des poissons tels que le ndagala, mukeke, sangala et capitaines y sont pêchés. Des catamarans accostent par centaine avec des caisses de poissons. À bord de chaque embarcation, au moins six hommes pêcheurs. Cependant, aucune femme pêcheuse. 

Des stéréotypes autour de ce métier

Lors de notre reportage les hommes pêcheurs avec qui, nous nous sommes entretenus ont été surpris d’entendre cette question : « Y aurait-il des femmes avec qui vous partagez ce métier »? Ces derniers ont répondu par la négative. « Depuis la nuit des temps, on n’a jamais assisté à une femme pêcheuse  à Gitaza ».

Rénovat Ntahondereye est pécheur au centre de pêche de Gitaza il y a  30 ans. Ce cinquantenaire originaire de la colline Mubone en commune de Muhuta explique que depuis sa naissance il n’a jamais vu de femmes pêcheuses. «La coutume ne le permet pas», précise-t-il. Il indique que les femmes ne peuvent pas tenir la nuit dans le lac. 

De plus ajoute-t-il, le métier de pêche nécessite une force physique que les femmes ne disposent pas. Selon lui, permettre aux femmes de pêcher serait d’ouvrir la porte aux accidents dans le lac. «Si une femme part dans un catamaran avec les hommes, quid de l’instinct sexuel ?», se demande-t-il. Il estime que si la femme va à la pêche, le risque est grand qu’il y ait des rapports sexuels avec beaucoup de conséquences négatives sur le métier. Il cite notamment la noyade et le manque de poissons dans les filets. 

Elias Nizigiyimana abonde dans le même sens. Il est pécheur au centre de pêche de Rumonge.  Avec un grand sourire plein d’ironie, il affirme que tout le monde ne peut pas pratiquer la pêche. Ici, il parle les femmes.

Certains hommes s’accordent à dire que la pêche nécessite la force et de la bravoure. Ces qualités, estiment-ils, sont absentes chez les femmes. Ils disent que ces dernières sont de nature timides. «Imaginez qu’un ouragan se lève dans le lac quelle serait la suite alors que nous connaissons déjà qu’elles sont timides», s’interrogent-t-ils ?

Des arguments qui ne font pas l’unanimité

Des femmes et des hommes ne s’accordent pas à dire que le métier de pêche est réservé uniquement aux hommes. Ils indiquent qu’il n’y a aucune raison valable d’interdire aux femmes de pratiquer la pêche. 

Mme Flavia Igiraneza, commerçante de poissons à Gitaza balaie du revers de la main les arguments avancés par les hommes selon lesquels les femmes ne peuvent pas pratiquer la pêche. Elle explique que le manque de la force physique qu’avancent les hommes n’a pas sa place car, pendant la crise de 1993, les femmes ont manié les pirogues pour trouver refuge en République Démocratique du Congo. Ce qui, selon elle justifie à suffisance que les femmes ont la force physique. Que rien ne peut leur empêcher de pratiquer le métier de pêche. 

Mme Igiraneza informe que même la commercialisation des produits de la pêche était uniquement réservée aux hommes. Avoir pratiqué ce métier constitue une manière de briser ce tabou. « Le jour où j’ai commencé à commercialiser les poissons, ce n’était facile pour moi. Les hommes me considéraient comme une malédiction pour leur métier. Et pourtant, me voici, 25 ans au travail ».   

Mme Adelphine Ntunzwenimana, elle aussi commerçante des produits de la pêche  au centre de pêche de Rumonge, soutient que les femmes sont capables de pratiquer ce metier. 

Elle déplore par ailleurs une promesse non tenue d’une association dont l’identité lui échappe. Ladite association s’était engagée à doter les femmes de pirogues adaptées à cette activité. Elle précise qu’il y avait déjà des femmes prêtes à passer à l’action. Elle tient à préciser qu’elle sait déjà ramer. «Un jour, j’ai regagné le Burundi depuis la RDC à bord d’une petit pirogue dénommé “ibodoro”, que je maniais moi-même».

Pour Madame Adelphine l’idée selon laquelle les femmes sont timides ne tient pas. Lorsqu’elle ramait au départ de la RDC, elle avoue avoir devancé bon nombre d’hommes. « Vous le savez vous-même qu’il y a des femmes qui sont plus fortes que les hommes», martèle-t-elle.

« Le poisson ne distingue pas le sexe »

Au moment où certains hommes disent que les poissons ne peuvent pas être capturés par les femmes, Nestor Barashingwa, vice-président du centre de pêche de Kajaga à Gatumba n’adhère pas à cet argument. Il indique qu’actuellement, nombreux sont ceux qui cherchent à tirer profit du lac pour s’auto-développer et les femmes ne doivent pas être laissées de côté car le poisson ne distingue pas de sexe pour sortir de l’eau. 

Avec le projet d’amener des catamarans améliorés qui est envisagé dans l’avenir, M. Barashingwa estime que ce sera une bonne occasion pour les femmes de s’atteler à la pêche. Sinon, les femmes sont pleinement capables de pêcher. Et, d’ailleurs certains métiers et fonctions qui étaient autrefois réservés aux hommes sont pratiqués par les femmes. Il cite notamment la maçonnerie, l’armée, la police, la menuiserie, etc. 

« Les femmes et les hommes doivent œuvrer ensemble pour le développement de la famille »

Au niveau de la Direction de la Promotion des Filières Halieutiques du Ministère de l’Agriculture l’on soutient que le métier de pêche n’est pas un métier destiné aux seuls hommes. Ir Odette Karerwa, Chef de service pêche indique que l’idée selon laquelle les femmes ne pratiqueraient pas la pêche remonte à l’époque des ancêtres qui assimilaient la pêche à la chasse.  

Autrefois, informe-t-elle, aller à la pêche était synonyme d’aller à la chasse. Or, il y avait des activités réservées aux hommes et d’autres aux femmes. Mais aujourd’hui, cela n’a plus raison d’être. A en croire la façon dont les choses étaient jadis, les femmes devraient attendre que son mari rentre avec du poisson, ce qui n’est plus du tout le cas.

« Les femmes et les hommes sont appelés à œuvrer ensemble pour le développement de la famille », conclut Mme Ir. Odette. Elle certifie que les femmes sont aussi éligibles pour pratiquer la pêche, car elles en sont capables.

Pour illustrer, Ir. Odette donne l’exemple d’une famille à Kirundo dont la femme a pratiqué la pêche après la mort de son mari. Ir Odette raconte que son mari avait initié sa femme à la pêche. Et, voilà qu’après la mort de son mari la femme prend une décision : aller à la pêche pour trouver de quoi nourrir sa famille. Pour Ir Odette la femme a pu se relever et sauver sa famille grâce à la pêche.

En somme, nombreux l’ont dit, les femmes l’ont démontré: rien n’interdit aux femmes de pêcher. Reste maintenant à transformer les mentalités. Sinon, tenir à l’écart les femmes de la pêche, c’est se priver d’une main d’œuvre et d’une chance de lutte contre la pauvreté dans les familles riveraines des lacs. 

Ce reportage est effectué dans le cadre du projet «Lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles: transformation des normes sociales discriminatoires TWIRINDE IKUMIRANA II», financé par l’Union Européenne à travers ONU Femmes et mis en œuvre par le Consortium composé du Collectif des Associations et ONGs Féminines du Burundi (CAFOB), United for Children Burundi Bw’uno Munsi (UCBUM) et du Forum National des Femmes (FNF).


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