Soutenu par la Coopération suisse, le projet Santé mentale pour la paix et le développement durable au Burundi « NI ABACU » est entré dans sa deuxième phase. Il vise l’intégration de la santé mentale dans les soins de santé primaire, la lutte contre la stigmatisation et la réinsertion socio-économique des personnes atteintes de troubles mentaux.
Lors de sa première phase, il a couvert les anciennes provinces de Bujumbura-Mairie, Gitega, Ngozi et Rumonge. Deux infirmiers par centre de santé et deux médecins par hôpital ont été formés, l’objectif étant d’améliorer la prise en charge des patients.
Pour en évaluer les acquis, le comité de gestion a visité plusieurs structures sanitaires de Gitega et Ngozi.
Une forte demande, mais peu de médicaments
Après les formations, les structures sanitaires ont rapidement commencé à offrir des services de santé mentale.
Au centre de santé de Murago anciennement appelé CDS Bungere, en province de Gitega, l’infirmier titulaire Olivier Nininahazwe indique que le nombre de patients souffrant de troubles mentaux reçus a fortement augmenté depuis le lancement du projet.
La santé mentale est désormais intégrée aux séances de sensibilisation organisées avant les consultations. Toutefois, le manque de médicaments psychotropes complique la prise en charge. Certaines familles hésitent donc à amener leurs proches, estimant qu’aucun traitement n’est accessible.
«Au début du projet, les médicaments étaient disponibles et nous recevions beaucoup de patients qui se rétablissaient progressivement », explique Olivier Nininahazwe. Et d’ajouter: «Plusieurs familles préfèrent aujourd’hui se tourner vers des structures spécialisées ».
L’infirmier titulaire souligne aussi un déficit d’information au sein de la population. «Beaucoup ignorent encore que les CDS prennent désormais en charge les troubles mentaux», dit-il avant de confirmer, néanmoins, «l’existence d’une collaboration avec les agents de santé communautaire, même si les efforts de sensibilisation restent insuffisants».
Les départs du personnel fragilisent les acquis
La mobilité du personnel formé constitue un défi majeur. Elle compromet la continuité des soins et réduit les résultats obtenus.
Au CDS de Murago, un des deux infirmiers formés est encore en poste. Lui-même quittera bientôt l’établissement après sa promotion comme chargé des affaires sanitaires dans la zone de Murago, commune de Mutaho. Faute de personnel qualifié, les services de santé mentale risquent de ralentir.

La même situation est observée à l’hôpital communal de Mutaho. Deux infirmiers y avaient été formés. Mais, seule Mme Rachelle Niyondata est encore en fonction. Affectée à la pharmacie, elle ne peut donc pas assurer pleinement les consultations en santé mentale.
Comme à Murago, les patients sont désormais orientés vers le Centre des soins mentaux de Gitega.
Les responsables appellent à plus d’initiatives
Face à ces difficultés, les responsables du projet encouragent les prestataires formés à prendre davantage d’initiatives.
Pour Albert Mbonerane, représentant légal d’Aluma Burundi-Promotion de la Santé Mentale (PSM), ces défis ne doivent pas décourager les équipes. Il estime que la promotion d’un infirmier peut devenir un atout : « Il sera mieux placé pour plaider en faveur du renforcement de la santé mentale dans les soins primaires ».
Selon lui, il est essentiel de transmettre les compétences acquises aux autres infirmiers afin d’assurer la continuité des services.
Le Dr Emmanuel Ndayikengurukiye, directeur de l’hôpital de Muyinga, partage cet avis. Il ajoute que les structures sanitaires doivent développer leurs propres initiatives. À Muyinga, précise-t-il, l’intégration de la santé mentale a été rapidement adoptée. Les hôpitaux et CDS ne doivent donc pas attendre uniquement l’État. Ils sont aussi appelés à agir par eux-mêmes.
Le coordinateur du projet, Alexis Hatungimana, recommande de valoriser les compétences des infirmiers et médecins formés afin de développer des services de santé mentale viables dans les structures publiques. Pour lui, ces services pourraient même générer des revenus pour les hôpitaux. «Certaines structures privées réussissent à développer ces services. Les établissements publics peuvent aussi y parvenir».
La sensibilisation reste essentielle
Au-delà des soins, le projet accorde une grande importance à la sensibilisation communautaire.
Pour Alexis Hatungimana, les campagnes d’information doivent se poursuivre malgré les difficultés. Il estime qu’une population bien informée comprend mieux les troubles mentaux et lutte plus efficacement contre leur stigmatisation.
Sur la colline de Makebuko, les habitants sensibilisés montrent déjà une bonne compréhension des maladies mentales. Ce résultat reflète le travail réalisé lors de la première phase par le MIPAREC, partenaire chargé du volet communautaire.
Mme D, habitante de cette colline, témoigne : « J’étais dans une situation très difficile sans comprendre que j’avais un problème. Je marchais pieds nus sans m’en rendre compte. Grâce au dialogue et au traitement, je vais aujourd’hui beaucoup mieux». Ces témoignages soulignent l’importance de poursuivre les actions de sensibilisation.
Cap sur Ngozi
Le comité de gestion du projet s’est également rendu dans plusieurs structures sanitaires et communautés de Ngozi appuyées par le projet.
Dans les sites visités, l’intégration de la santé mentale progresse. C’est le cas notamment au CDS de Buye, où plusieurs prestataires ont été formés. Cependant, les mêmes difficultés persistent, à savoir le départ du personnel formé et la rupture de stock des médicaments psychotropes.
À l’hôpital communautaire de Rurama, les équipes poursuivent leurs efforts malgré le manque de médicaments. Le service reste opérationnel et assure le suivi des cas les plus complexes.
Sur la colline de Shinge, une association baptisée « EJO NI HEZA », regroupant des personnes rétablies, a vu le jour. Ses membres développent des activités génératrices de revenus afin de retrouver une stabilité économique malgré la persistance de la stigmatisation. Mme P. témoigne : « Avec un capital de cinq mille francs, j’ai pu relancer mes activités. Cela me donne l’espoir pour l’avenir.»
Une deuxième phase porteuse d’espoir
Les acteurs du projet espèrent que cette deuxième phase permettra de renforcer durablement la prise en charge de la santé mentale au Burundi.
Le Dr Sébastien Manirakiza de l’École doctorale chargé du volet Formation et Recherche, annonce que des enseignants étrangers, notamment sénégalais, viendront contribuer à la formation des psychiatres burundais.
Cette initiative intervient alors que le Burundi fait face à un manque criant de spécialistes en psychiatrie.
Autre innovation prévue : l’accompagnement socio-économique des personnes rétablies. Caritas Burundi interviendra dans leur réinsertion.
Astère Nduwayo, point focal du projet « NI ABACU » au sein de Caritas Burundi, explique : «Les personnes rétablies choisiront elles-mêmes les activités qu’elles souhaitent développer. Si l’un d’elles sollicite une vache celle-ci lui sera octroyée. Si elle préfère une machine à coudre ou d’autres équipements adaptés à ses projets elle lui sera également fournie. L’objectif est que chacun puisse exercer l’activité qu’il aura lui-même choisie. »
Pour les professionnels de santé impliqués dans le projet, une conviction s’impose désormais : la santé mentale doit être considérée comme une priorité nationale.
«L’Organisation mondiale de la santé le rappelle : il n’y a pas de santé sans santé mentale », conclut Alexis Hatungimana, coordinateur du projet.